| Il est des êtres que nous
ne pouvons oublier... il est de ceux-là ! ::::::::
Ça je ne l'aurais jamais crû; j'ai nié cette évidence longtemps!
J'avais dix huit ans et j'étais déjà fiançée; mon fiancé et moi nous
sommes séparés pour quelques mois ( 6 ) pour voir la solidité de nos
sentiments avant de faire le grand pas. Naïve que j'étais! Et j'y ai crû !
La première fin de semaine où je me retrouvai seule , comme je crevais
d'ennui je me rendis , je ne sais pourquoi, au théâtre Séville de Montréal
où nous allions souvent voir ces spectacles de vaudeville suivis de deux
films...J'avais congé de Bell ce weekend.
Mal m'en prit! Je n'étais pas aussitôt installée dans mon siège que je
vis dans l'opacité feutrée de la salle entrer "Monsieur mon fiancé " au
bras d'une jeune femme. Surprise je fus blessée; deux jours après le début
de notre séparation voulue , déjà il me remplaçait .
Je refoulai mes larmes... j'aurais voulu le gifler au grand jour, puis
afin de ne pas faire de houle et passer pour une cinglée je me retins
...j'éprouvais un sentiments étrange de rage et de " je m'en doutais "
aussi...
Quand tout l'éclairage de la salle fut fermé j'en profitai pour
m'éclipser.
Cet incident me laissa un goût amer au coeur!
Ce lundi qui me vit retourner au travail me donna aussi le privilège de
voir de l'autre côté de la rue attendant son transport dans l'autre sens
ce jeune homme qui me chavirait le coeur; depuis plus d'une année nous
nous faisions de petits signes de la main , des sourires timides...ces
simples gestes me donnaient droit à un jour de travail ensoleillé. Mais je
travaillais surtout de soir chez Bell, J'y étais téléphoniste sur
interurbain. J'étais l'une des dernières engagées alors je faisais les
horaires qui restaient, les heures tardives .Mais comme nos horaires de
travail ne semblaient pas concorder je ne le voyais plus tellement
souvent, et ça me manquait! Je n'en savais que son nom de famille et
qu'il était le "chef scout" de mon frère.
La compagnie avait une politique de sécurité pour ses employées.
Après 23 heures on nous raccompagnait en auto taxi chez nous. C'était pour
moi un avantage certain sinon j'aurais dû voyager au moins une heure et
trente minutes de St Lambert à chez moi... deux autobus...
Ce soir là j'entrai vers 23h30 ...fait étrange il y avait encore de la
lumière dans la cuisine. C'était inhabituel car les deux parents
travaillaient au dehors et mon frère était encore aux études...des voix
presque inaudibles se faisaient entendre...celle de Maman et cette autre
avec laquelle je n'étais aucunement familière.
... Oufff ! Ce fut un coup au coeur, mon souffle s'arrêta
quelques secondes," Il "était là. souriant , taquin , beau comme un rayon
de soleil. Ses yeux pétillaient pendant que les miens s'agrandissaient de
stupeur. Ce jeune homme que je désirais tellement rencontrer et ça depuis
si longtemps riait de ma déconfiture.
Maman fit les présentations...elle fit du café... il n'en buvait pas à
cause d'une maladie de reins, et du thé ? Oui.
Autre fait inhabituel elle disparut et s'en alla au lit me laissant
seul avec ce jeune homme! La confiance régnait, je n'en revenais pas.
La complicité s'établit vite entre nous mais son regard me faisait
rougir; ses yeux noisettes, perçants semblaient me transpercer. J'y restai
accrochée.
Les heures passaient et il ne semblait pas tellement pressé de partir;
pour ma part j'étais bien , presque euphorique! Nous avons parlé, parlé
longtemps... puis soudain il me demanda de l'accompagner comme partenaire
à une danse canadienne. Je n'y connaissais rien... il m'appendrait ...
alors là, la panique s'empara de moi . Je refusai prétextant que justement
ce samedi là je travaillais...il insistait disant que je pourrais
probablement changer d'horaire avec une amie. Il avait raison mais la peur
(de je ne sais quoi ) me serrait le coeur. Je refusai...
Je ne travaillais pas vraiment, je le référai à une de mes amies,
Monique. Je lui donnai son adresse et téléphone afin qu'il prenne
arrangements avec elle .
Ses yeux se brouillèrent et je pus y lire la déconfiture! À ce moment
je ne savais pas pourquoi j'agissais ainsi. Je m'en voulais mais personne
ne le sut!
Ce fameux samedi je dus remplaçer Monique au travail afin qu'elle
puisse aller à cette danse à ma place; elle était folle de joie et comme
je m'en attendais tomba éperdument amoureuse de lui; je passai une très
mauvaise soirée et fis passablement d'erreurs de numéros de téléphone ce
qui me valut les remarques de mes supérieures... personne ne pouvait
savoir!
Puis le lundi suivant ma copine voulut me raconter cette "merveilleuse
sortie ", Je ne voulais rien savoir mais elle insistait! Ils avaient eu
une danse extraordinaire, il dansait comme un Dieu, ils étaient allés au
restaurant et ... il devait la rappeler.
Au dedans de moi je faisais mon "MeaCulpa"
Puis elle se désespérait qu'il ne donna plus signe de vie; je ne
pouvais lui dire que je le voyais quelques fois quand il venait rendre
visite à mon jeune frère qui faisait les travaux extérieurs demandés par
notre père.
Il me regardait tellement tristement...
Entre temps mon fiancé me revint; je l'accablai de reproches au
sujet de sa conduite ... il fondit en larmes et dit qu'il savait
maintenant à quel point il m'aimait qu'il ne pouvait vivre sans moi et
qu'il voulait m'épouser. Encore une fois je le crus...
Puis j'appris que cet homme qui prenait de plus en plus de place
dans mes rêves devait aller en dialyse plusieurs fois par semaine; on m'a
dit aussi que si il n'était pas aussi malade il aurait voulu m'épouser
immédiatement. La greffe rénale n'était pas vraiment connue alors... pour
ma part j'y pensais...
Un jour qu'il placottait avec mon frère je sortis sur le balcon arrière
et fus vraiment surprise de voir sa figure quelque peu déformée par une
enflure. Il me dit... et je cite :
< J'entre à l'hôpital demain ... je ne sais pas ce qui arrivera, vas tu
venir me voir ? et en riant ...je te ferai une place dans mon lit !
>
Je lui promis que OUI j'irais le visiter ce samedi qui vient. Mais je
fus forcée de travailler. Alors je demandai à mes parents et à mon frère
qui s'y rendaient ce soir là de lui dire que j'irais demain
Dimanche.
Je revins du travail et anticipai ce beau dimanche où je pourrais le
voir seul à seule...j'allais au lit avec sa douce image dans mon
coeur... et je m'endormis souriante et presque heureuse.
Tout à coup était ce un rêve ou la réalité ? On pleurait , on
sanglotait, et la voix de maman disait :" Il était tellement malade, il ne
pouvait continuer comme ça ..."
Du coup je me retrouvai assise dans mon lit, le coeur glacé, crispé de
douleur et de peine ! Je venais de comprendre mais trop tard. Dieu avait
rappelé à lui cet être que j'adorais. Je n'avais pas eu le temps de lui
dire ce dimanche...Personne n'a jamais rien su .Je mordis mon oreiller
pour ne pas crier ma peine!
Au salon funéraire quelques jour plus tard , comme j'y étais à l'heure
du repas du soir , je me retrouvai seule avec lui... Comme il était beau ,
son sourire semblait me narguer. Il avait vingt trois ans. Je lui avouai
alors mes sentiments et lui demandai, quand ce sera mon tour de partir
qu'il vienne me chercher... l'éternité avec lui ... oh Dieu comme ce sera
court!
C'était à l'été de 1957.
Puis comme tout était prêt depuis longtemps et organisé pour mon
mariage, j'épousai ce fiancé ... qui me fut infidèle toute sa vie. Après
dix neuf ans de mariage je l'ai divorcé. Je n'étais certainement pas
le genre de femme qu'il recherchait.
J'ai fait deux autres tentatives vers le bonheur, échec...
Mes trois fils issus du premier mariage sont la seule joie que j'en ai
retirée.
Je remercie Dieu de ses bontés et presque cinquante ans plus tard je me
souviens encore de celui à qui j'ai refusé dans mon inconscience toute
juvénile un peu de bonheur!
Il m'arrive encore d'en rêver...
Je l'aimais, je l'aime et l'aimerai toujours.
Au revoir ...
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Il est des êtres que nous
ne pouvons oublier... il est de ceux-là !
(Texte © Raymonde)
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